PERF
WALK ON THE PUBLIC SITE - 2016       RETOUR / BACK


Florence Jung
, Jung50
Gare routière de Genève (10h - 15h)
12.11.16

 

 

Pour l’intervention de Florence Jung à .perf, le public est convié à la gare routière de Genève, un samedi de novembre 2016 entre 10h et 15h.
Lorsqu’on va à une performance ou à du spectacle vivant, on s’attend à un horaire plus restreint, à moins d’assister à un marathon de longue haleine… Et dans les gares suisses, fussent-elles routières, les départs, les retrouvailles ou les adieux s’imposent avec leur précision helvétique.
Ce rendez-vous flottant ne ressemble donc à aucun autre, même si le lieu, loin des circuits culturels institutionnels ou même alternatifs, est bien par essence un lieu de rendez-vous.
La fréquentation y est mixte, sans âge ni profil social bien défini, gens de passage ou résidents, mais plutôt populaire, loin du tourisme de luxe ou des classes affaires. Un lieu ouvert, où provenances, statuts et préoccupations dissemblables se mêlent le temps d’une attente commune.
Lorsqu’on vient pour voir la création de Florence Jung, que doit-on y attendre ? Ne diffusant aucune photo ni vidéo de ses précédentes interventions, elle entretient le mystère.  On ouvre les yeux, on s’interroge, on regarde les gens comme jamais…Comme le dit Antoni Muntadas, percevoir exige d’être attentif, de s’impliquer dans une temporalité ouverte.
La salle d’attente elle-même, avec ses deux entrées symétriques et sa large vitrine sur le parking, ressemble un peu à une scène de théâtre qui se déploierait entre cour et jardin. Mais de quel côté de la vitrine peut-on /doit-on voir ou être vu ?...

Cet homme mal habillé semble profiter d’un peu de chaleur et d’un bon siège plutôt que de se préparer à un voyage… Ce groupe d’Africains assis dans un coin surveillent un portable qui se recharge à une prise murale ; l’un d’entre eux tient une conversation téléphonique véhémente, interminable, dans une langue inconnue… Cet homme à la belle chevelure blanche lit un journal avec intensité et délectation, un demi-sourire aux lèvres, et ne tourne la page qu’après un temps infini, comme s’il avait décortiqué avec soin chaque petite annonce, chaque ligne…Un autre lecteur assidu, brun, la quarantaine, tient un livre de poche sans en lever les yeux un instant ; s’il attend un car, il ne se préoccupe pas de l’heure ; mais il se lève, et va s’asseoir ailleurs, tournant le dos au parking ; et pourtant sa lecture ne semble guère avancer… tiens ? il s’agit du roman Le Double de Dostoïevski, et…ce n’est plus la même édition que tout à l’heure !…
 

Une jeune femme blonde, assise sur un haut tabouret, prépare des flyers colorés sur un comptoir ; elle se lève et quitte la salle, laissant derrière elle un énorme livre richement illustré sur les cigares ; elle reviendra un peu plus tard, mais est-ce bien la même jeune femme? Le livre est toujours là et semble n’intéresser personne, tandis que les flyers annoncent un parc d’attraction au nom équivoque, Real World... Un jeune homme entre, un gros sandwich à la main ; il s’installe et fait un petit signe de reconnaissance à un autre jeune homme debout près d’une des entrées. Quelques habitués des vernissages ne peuvent faire illusion, se reconnaissent, se font signe, regardent autour d’eux, et attendent, eux aussi. Une femme énergique organise une réunion, s’énerve au téléphone, prend des notes, s’informe pour la énième fois au guichet ; la vendeuse lui répond poliment, posément. Puis la vendeuse répond tout aussi posément, en espagnol, à un couple de sud-américains un peu perdus…Une sonnerie de téléphone qui rappelle X-Files, une série américaine de science-fiction, rajoute à l’inquiétante étrangeté de l’ensemble…Des scènes semblent se répéter, le temps s’écouler selon plusieurs vitesses, toutes ces vies (ou ces séquences scénarisées ?) se côtoient et se frôlent…

On ne sait bientôt plus ce qui se trame, ce qui est truqué, fabriqué de toutes pièces, ce qui est écrit d’avance ou improvisé, qui vit la situation sans fard ou qui joue à la vivre, où se tient le complot, l’artifice…Après la télé-réalité et la réalité virtuelle, voici la réalité elle-même qui peu à peu semble perdre consistance et se virtualiser...

Les acteurs professionnels se fondent dans la foule, tandis que les autres personnes présentes jouent sans le savoir aux figurants, dans une réalité devenue fictionnelle par la parfaite adéquation du casting, la précision du scénario et l'invisible élaboration de la mise en scène. Quelques indices troublants ont peu à peu instillé un doute prégnant à l’ensemble… L’un des acteurs se demandera même si un scénario parallèle n’a pas été mis en place à son insu, avec d’autres acteurs inconnus mandatés par l’artiste… Ce doute habite le spectateur longtemps encore après qu’il ait quitté les lieux, il écarquille les yeux sur le monde environnant, qui paraît désormais flotter entre réel et imaginaire, insaisissable.

Anne-Belle Lecoultre-Brejnik

Florence Jung *1986, vit et travaille à Bienne